Ce que le vautour regarde
Un vautour tourne au-dessus des montagnes.
Grand cercle sombre dans le vent des hauteurs.
Il suit les crêtes, les vallées ouvertes,
les anciennes routes de transhumance
de Bayonne jusqu'à Narbonne.
Les torrents dans les pierres.
Les cloches des troupeaux dans les combes.
Le vent qui change de voix selon les cols.
Les hêtres qui frottent l'un contre l'autre
dans les longues nuits d'automne.
Autrefois j'étais berger.
J'ai appris les Pyrénées par les pieds.
Par la fatigue.
Par le silence des estives
le souffle des brebis endormies,
la pluie sur la laine,
une sonnaille isolée dans le brouillard,
le bruit d'une pierre qui roule très loin
et qu'on n'explique pas.
Puis la vie m'avait déplacé ailleurs.
Et longtemps je m'étais demandé :
«Qu'est-ce qu'il reste d'un berger
quand il ne garde plus rien ? »
Je continuais pourtant de marcher.
Entre les estives, les forêts et les grottes.
Je m'arrêtais parfois sans savoir pourquoi.
Près d'une source.
Sous une roche humide.
À l'entrée d'une grotte
où l'air change de température.
Un soir, très haut dans la montagne,
le brouillard passait entre les hêtres.
Et le vautour tournait au-dessus de moi.
Longtemps.
Sans un cri.
Alors j'étais resté là.
Dans le froid.
À écouter.
Et peu à peu, quelque chose était revenu.
Pas un souvenir.
Pas une vision.
Un rythme.
Le bruit des sonnailles au loin.
Le pas des bêtes sur les pierres plates.
La pluie sur la laine mouillée.
Le bois qu'on chauffe et qu'on cintre.
Le vent dans les gorges.
L'écho dans les grottes.
Et le silence entre deux frappes
ce silence qui n'est jamais vide.
Tout cela demandait à résonner encore.
Alors le tambour est revenu dans mes mains.
Matthieu — Atelier Tambours Sacrés, vallée d'Hergarai, Pays Basque